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  • Margaux Sardin

Coin lecture : L'art qui guérit

Dernière mise à jour : août 30


Aujourd'hui j'ai envie de vous parler d'un livre découvert au hasard d'une promenade

L'art qui guérit, de Pierre Lemarquis.

Avec un tel titre, ma curiosité d'art-thérapeute a été piquée...


"L'art sculpte et caresse notre cerveau" - Pierre Lemarquis

Il est finalement assez peu question d'art-thérapie dans le livre, enfin pas vraiment de manière directe. Son auteur, le neurologue Pierre Lemarquis, se concentre davantage sur les liens cognitifs qui se créent entre l'œuvre, l'artiste et l'observateur, et le dialogue qui peut alors s'ouvrir et enrichir chacun. Ainsi, l'art est bénéfique pour celui qui le crée, mais aussi pour celui qui le regarde.


L'ouvrage est construit comme un parcours initiatique à travers l'Histoire de l'art, qui souligne par des exemples joliment illustrés les liens entre la création artistique et le soin des maladies mentales, voire même physiques parfois. Il démarre à la préhistoire et se termine à nos jours, en faisant parfois des va-et-vient chronologiques.


Après avoir salué les taureaux peints sur les murs de la grotte de Lascaux, on croise par exemple le chemin du peintre Albrecht Dürer, qui dans son Autoportrait, malade (v.1510) désigne du doigt l'endroit du corps dont il souffre, laissant à son médecin le soin d'interpréter la symbolique de l'œuvre jusqu'à y dénicher les signes d'une dépression.


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A. Dürer, Autoportrait, malade

On découvre par la suite comment le mystérieux et horrifique triptyque de La tentation de saint Antoine, peint par son contemporain Jérôme Bosch peut être interprété comme un véritable "traité médico-chirurgical d'antan", présentant les symptômes et les remèdes à la terrifiante maladie de l'ergot du seigle, qui emporta des milliers de personnes à l'époque.


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J. Bosh, La tentation de saint Antoine (extrait)

Après un détour chez les indiens Navajos et avant de visiter la chapelle Sixtine, on s'attarde sur le destin d'Aby Warburg (1866-1929). Brillant historien de l'art, il guérira après plusieurs années passées en hôpital psychiatrique grâce au pouvoir évocateur des images.


On retrouve aussi Charlotte Salomon (1917-1943), qui, durant la Seconde Guerre mondiale, en apnée entre la menace de l'holocauste (elle était juive) et la découverte de son histoire familiale dans laquelle se répètent les suicides ; a peint en seulement 2 ans pas moins de 749 gouaches retraçant sa vie, de façon réelle ou fantasmée, dans une œuvre intitulée "Leben ? Oder Theater ?" (La vie ? ou du théâtre ?).



À travers bien d'autres exemples, comme celui de Nikki de Saint Phalle, qui exorcisa à travers son travail artistique l'inceste qu'elle a subi lorsqu'elle était enfant, ou encore de Frida Kahlo, qui commença a peindre suite à un accident durant lequel son abdomen fut transpercé d'une barre métallique, Pierre Lemarquis nous montre comment les artistes de tout temps ont utilisé l'art comme manière de représenter leurs maux, leurs souffrances, et d'appréhender le monde selon leur vision singulière, au-delà des maladies et traumatismes.

L'auteur nous rappelle également (à travers le mouvement de l'art brut par exemple) que ce pouvoir n'est pas réservé aux artistes, mais est bel et bien constitutif à chacun d'entre nous. Il n'y a pas forcément besoin de formation artistique pour créer, il n'y a pas forcément besoin de matériel artistique non plus. Chacun porte en lui un potentiel créatif.


"Je veux que l'homme fatigué, surmené, éreinté, goûte devant ma peinture le calme et le repos." Henri Matisse

Au fil des pages, le Dr Lemarquis développe le concept de l'empathie esthétique, qui désigne la façon dont on rentre dans une œuvre d'art et qu'elle entre en retour à l'intérieur de nous. "L'art sculpte et caresse notre cerveau", dit-il. Ainsi, un dialogue s'installe entre soi et l'œuvre, en douceur. Si on veut bien lui prêter attention, l'écouter, l'art est un langage. C'est un langage qui touche à la fois l'esprit et le corps, car on y accède de façon sensorielle : en regardant, en touchant, en écoutant... Il pose un regard différent sur le monde, qui autorise la découverte, la surprise et l'émerveillement. Il sculpte, c'est-à-dire qu'il construit, remodèle, permet d'appréhender les choses sous un nouvel angle. Il caresse aussi, parce qu'il permet d'accéder au plaisir esthétique, plaisir de faire, de trouver beau, ou de se sentir compris, lorsqu'une œuvre reflète parfaitement quelques-uns de nos sentiments intérieurs.


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H. Matisse, Fleurs et fruits

En art-thérapie, nous travaillons avec l'œuvre (créée en séance), le créateur (le patient/client), et un observateur (l'art-thérapeute). Un dialogue se crée à trois, dont chacun des éléments vient influencer l'autre. C'est à partir de ces échanges que la communication s'établit, sans avoir nécessairement besoin de verbaliser les choses. La création, la relation suffisent parfois à dire ce qui ne peut être exprimé différemment. Dans une séance d'art-thérapie, l'œuvre est un espace de représentation, au sein duquel le créateur peut explorer sa vision du monde, son intimité, sa spontanéité, en laissant libre cours à son imagination, sans jamais être jugé. Cette exploration l'enrichit et enrichit aussi le thérapeute, qui en retour l'encourage à aller explorer plus profondément sa singularité.


Le livre du Dr. Pierre Lemarquis nous invite lui aussi à l'exploration de mondes intérieurs, il nous propose de voyager dans le temps et l'Histoire afin de mieux comprendre et pouvoir appréhender l'intime relation entre création et Humanité.

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